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IITarot & oracles : entretien

Une cartomancienne raconte trente ans de tirages

Par Iris Vallon

Cartomancienne aux cheveux bruns striés d'argent, en robe noire aux épaules dénudées, assise à une table éclairée à la bougie, un jeu de cartes de tarot usé entre les mains

Nous avons rencontré Solange Méricourt, cartomancienne à Lyon depuis trente ans. Elle raconte comment elle prépare un tirage, ce que les cartes peuvent apporter, ce qu'elles ne feront jamais et les idées reçues qui lui tiennent à cœur.

Il y a des pièces où l’on entre en parlant bas sans savoir pourquoi. Celle de Solange Méricourt, dans une rue en pente de Lyon, en fait partie : une table de bois patinée, deux bougies, un tissu sombre, et un jeu de cartes usé aux angles qu’elle manipule avec la tranquillité de celles qui ne cherchent pas à impressionner. Elle exerce la cartomancie depuis trente ans, tire les cartes pour des amis, des voisins, des personnes venues sur recommandation, et refuse obstinément de jouer les oracles.

Nous l’avons rencontrée pour parler de son métier tel qu’elle le pratique, sans mystère de façade : ce qu’elle fait avec les cartes, ce qu’elle n’y cherche pas et ce qu’elle a mis longtemps à comprendre. Notre guide du tarot et des oracles donne le cadre historique ; ici, c’est la voix de la pratique.

Portrait de Solange Méricourt, cartomancienne à Lyon

Solange Méricourt
Cartomancienne, Lyon, trente ans de tirages. Elle a commencé avec un simple jeu de 32 cartes hérité d'une voisine, puis est passée au tarot et aux oracles. Elle anime de petits ateliers de découverte et tient depuis toujours un carnet où elle consigne chaque séance.

Un premier jeu, un premier tirage

Iris : Vous pratiquez depuis trente ans. Comment tout a-t-il commencé, et qu'est-ce qui vous a poussée à ouvrir un jeu de cartes pour la première fois ?

Par un hasard tout à fait banal. Une voisine, âgée, m’a laissé un vieux jeu de 32 cartes en déménageant, en me disant que je saurais quoi en faire. Je n’en savais rien. J’ai commencé par jouer à la bataille avec mes enfants, puis, un soir d’hiver, je l’ai étalé sur la table de la cuisine pour voir. J’avais déniché un petit fascicule qui donnait le sens de chaque carte : le cœur pour les sentiments, le pique pour les soucis et les démarches, ce genre de choses simples.

Mon premier tirage était maladroit et très bavard. J’ai raconté à une amie tout ce que je croyais voir, elle a ri, puis elle a dit : « Tu me racontes surtout ce que tu sais déjà de moi. » Cette remarque m’a servi de boussole pendant des années. Depuis, je me méfie de moi-même quand je commence à parler trop vite.

Ce qui se passe avant la première carte

Iris : Certaines personnes imaginent des rituels compliqués, des bougies, de l'encens. À quoi ressemble concrètement votre préparation ?

À presque rien, et c’est voulu. Je garde un jeu réservé à la cartomancie, que personne d’autre ne touche pour jouer. J’allume parfois une bougie, un peu d’encens si la personne aime cela, mais je le dis toujours : ces gestes servent à installer le calme, pas à donner un pouvoir aux cartes. Ils ne changent rien à la lecture. Si quelqu’un préfère un tirage en plein après-midi, dans la cuisine, avec la radio en sourdine, cela marche tout aussi bien.

Ce qui compte vraiment, c’est la question. Je demande toujours à la personne de me dire, avec ses mots, ce qui la préoccupe, et je l’aide à la reformuler. « Est-ce qu’il va revenir ? » ne donne pas grand-chose. « Qu’est-ce que je peux comprendre de cette situation ? » ouvre une conversation. Une question claire, ouverte, sur un seul sujet, c’est déjà la moitié du travail.

J’ajoute un dernier point que l’on oublie : je préviens toujours que nous allons parler de cartes, pas de certitudes. Cette phrase, dite en début de séance, change l’atmosphère. La personne cesse d’attendre un verdict, elle se détend, et la conversation devient bien plus libre. Je l’ai constaté des centaines de fois autour de cette table de bois.

Jeu de 32 cartes, tarot, oracles : choisir son support

Iris : Vous avez utilisé plusieurs supports au fil des années. Comment s'y retrouve-t-on entre le jeu de 32 cartes, le tarot et les oracles ?

Il faut d’abord comprendre que ce ne sont pas des versions plus ou moins « fortes » de la même chose. Le jeu de 32 cartes est un jeu ordinaire, celui de la belote, que l’on utilise à des fins de lecture depuis longtemps. Il est direct, presque familier : sept de cœur, invitation ou rencontre ; dix de pique, quelque chose d’inattendu ou un moment plus sombre. C’est un excellent point de départ.

Le tarot, lui, compte 78 lames : 22 arcanes majeurs, des personnages et des scènes, et 56 arcanes mineurs répartis en quatre enseignes. Il demande plus d’apprentissage, mais il offre un langage d’images très riche. J’ai passé des mois à observer chaque lame avant de me risquer à en parler à quelqu’un. Si vous voulez commencer par là, notre article sur les 22 arcanes majeurs du Tarot de Marseille décrit chaque image une à une.

Les oracles, enfin, ont une structure libre. L’oracle Gé compte 61 cartes, certaines à double sens, avec des cartes-saisons pour situer un événement dans le temps. L’oracle de Belline en compte 53. Je conseille aux débutants de commencer par un jeu dont les cartes portent leur sens écrit, puis de passer à un jeu plus libre quand le ressenti prend le relais, pas avant.

Quelques figures qui ont fait la cartomancie

Iris : La cartomancie a une longue histoire. Y a-t-il des figures du passé qui vous accompagnent, ou dont vous vous méfiez ?

Je les regarde avec beaucoup de curiosité et un peu de distance. Etteilla, de son vrai nom Jean-Baptiste Alliette, est mort en 1791 : c’est un des premiers à avoir fait de la lecture des tarots un métier. Son livre de 1783 s’intitule Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots : le mot « récréer » me plaît, il dit que tout cela commençait comme un divertissement savant. Pour les détails, la notice de Wikipédia consacrée à Etteilla est bien faite.

Mademoiselle Lenormand, que l’on associe à la voyance parisienne du début du XIXe siècle, a donné son nom à des jeux qui n’ont été publiés qu’après sa mort : il faut donc rester prudent quand on lit que tel jeu est « le sien ». Quant à l’oracle de Belline, il porte le nom de celui qui l’a popularisé au XXe siècle ; son créateur présumé, le « mage Edmond », a vécu au XIXe siècle. Chaque fois, l’histoire est plus nuancée que la légende, et je préfère la connaître que la réciter.

Mains de femme battant un jeu de cartes de tarot anciennes sur une table de bois, deux bougies allumées en arrière-plan
Battre les cartes avant la question : un geste qui sert surtout à installer le calme.

Lire sans tout dire : la règle des trois phrases

Iris : Vous parlez souvent d'une règle que vous vous êtes donnée. En quoi consiste-t-elle ?

Je l’appelle la règle des trois phrases. Après avoir posé les cartes, je m’interdis de dire plus de trois phrases avant d’avoir écouté la personne. La première décrit ce que je vois : « Il y a beaucoup de mouvement dans ce tirage. » La deuxième propose une lecture possible : « Cela peut évoquer une période où vous hésitez entre deux voies. » La troisième est une question : « Est-ce que cela vous parle ? »

Cette règle m’a évité bien des erreurs. Quand on lit trop, on raconte sa propre histoire. Quand on écoute, on découvre que la personne a souvent déjà la moitié de la réponse. Les cartes lui ont simplement donné un prétexte pour la dire à voix haute. C’est rarement spectaculaire, mais c’est là que la séance devient utile.

Il m’arrive de m’en servir aussi pour moi-même, quand je relis mon carnet. Si je m’aperçois que j’ai écrit une page entière de commentaires sur un tirage de trois cartes, je sais que j’ai trop lu. Je barre, je garde une phrase, et je passe à la suivante. Écrire court est une bonne discipline, on y perd moins de vérité qu’on ne le croit.

Les questions d’amour

Iris : Beaucoup de gens viennent avec une question sentimentale. Comment abordez-vous ces séances, qui peuvent être délicates ?

Avec beaucoup de douceur et quelques limites nettes. Je refuse de dire ce que pense ou ressent une tierce personne : je n’ai aucun moyen de le savoir, et personne d’autre non plus. Je refuse aussi de promettre qu’un amour va revenir ou qu’une rencontre se produira à telle date. Ce que je peux faire, c’est aider la personne à regarder ce qu’elle vit : ce qu’elle attend, ce qu’elle craint, ce qu’elle n’ose pas dire.

Quand le chagrin est vif, je le dis : les cartes ne sont pas une thérapie, et si la détresse dure, il faut en parler à un proche, à un médecin, à un professionnel de l’écoute. Notre rubrique amour et destin et l’article sur le tarot de l’amour vont dans le même sens : les cartes servent à réfléchir, pas à décider à la place de quelqu’un.

Je me souviens d’une femme qui revenait chaque semaine avec la même question, formulée autrement. À la quatrième fois, je lui ai proposé de ne pas tirer. Nous avons simplement parlé, autour d’une tasse de thé. Elle est repartie plus apaisée qu’après n’importe quel tirage. Parfois, la meilleure lecture est celle qu’on ne fait pas.

Ce que je ne fais jamais

Iris : Vous évoquez des limites. Quelles sont celles que vous ne franchissez jamais, quoi qu'on vous demande ?

Il y en a quatre. Je n’annonce jamais un décès, parce que c’est impossible et cruel. Je ne parle pas de santé : si quelqu’un me demande si sa tante est gravement malade, je lui réponds de consulter un médecin, et de prendre la main de sa tante. Je n’impose jamais de séance supplémentaire, ni de cadeau, ni de « protection » payante. Et je rappelle à chaque personne qu’elle peut interrompre la séance quand elle veut.

Ces limites ne sont pas de la pudeur : ce sont des protections pour les personnes qui viennent à moi. La loi française réprime d’ailleurs l’abus de faiblesse, et je trouve cela juste. Si vous avez le moindre doute sur une pratique, vous pouvez effectuer un signalement sur SignalConso.

Ce que dit la tradition, ce que l’on peut en attendre

Iris : Après trente ans, que diriez-vous honnêtement à quelqu'un qui se demande ce qu'il peut attendre des cartes ?

Je lui dirais que je ne sais pas prédire l’avenir, et que je n’ai jamais rencontré personne qui le sache. Ce que je peux offrir, c’est un moment ralenti, un langage d’images et une écoute. Les cartes sont un support : elles permettent de mettre des mots sur ce qui flotte, de regarder une situation autrement, parfois de rire d’une inquiétude qui paraissait énorme. C’est déjà beaucoup.

La tradition, elle, transmet des significations et des gestes, souvent très anciens, mais ce sont des conventions, pas des certitudes. Un sept de cœur ne dit pas « il va appeler ». Il évoque des sentiments, et à vous de voir lesquels. Si l’on m’annonce un résultat garanti, un prix exorbitant ou une menace, je pars en courant.

Débuter sans se perdre

Iris : Quels conseils donneriez-vous à une personne qui souhaite se lancer, chez elle, avec un jeu de cartes ?

Choisissez un seul jeu et gardez-le plusieurs mois. J’ai vu tant de débutants acheter cinq jeux en trois semaines et n’en connaître aucun. Ensuite, tenez un carnet : la date, la question, les cartes tirées, ce que vous en avez pensé. Relisez-le trois mois plus tard, c’est très instructif, et souvent très humble.

Commencez par des tirages courts : une carte, deux cartes, puis une croix. Regardez l’image avant de chercher le sens. Ne refaites pas le même tirage dix fois pour obtenir une réponse qui vous rassure. Et si vous voulez explorer un autre support symbolique, sachez que les runes obéissent à une tout autre logique : c’est un alphabet ancien, pas un jeu de cartes.

Dernier conseil, le plus simple : choisissez un moment où vous n’êtes pas pressée. Une lecture faite en cinq minutes, entre deux rendez-vous, n’apporte rien. Prenez une demi-heure, éteignez le téléphone, posez une tasse à côté de vous. Le jeu s’apprivoise mieux dans la lenteur que dans l’effort, et vous serez surprise de voir combien de choses une seule carte peut vous dire quand vous la regardez vraiment.

Nature morte d'un carnet ouvert, d'un stylo à plume et d'un jeu de cartes de tarot sans lettrage lisible, éclairés par une bougie
Le carnet de tirages : la meilleure façon de voir, avec le temps, ce que les cartes ont vraiment suscité.

Ce que trente ans m’ont appris

Iris : Si vous deviez résumer trente ans de pratique, qu'est-ce que vous en garderiez ?

Que l’humilité est la seule qualité qui ne s’use pas. Au début, on croit qu’il faut du talent, du don, de la certitude. Avec les années, on comprend que l’essentiel est d’être attentive, de ne pas se prendre pour ce qu’on n’est pas, et de rester libre : libre de dire « je ne sais pas ». Les cartes m’ont appris à ralentir, à me méfier de mes certitudes, et à respecter celles des autres.

J’ai aussi appris que le silence fait partie de la séance. Il arrive qu’une personne regarde une carte pendant une minute entière sans rien dire, puis murmure : « Voilà. » Je n’ai rien fait, sinon poser la carte. C’est peut-être cela, le vrai métier.

Idées reçues : vrai ou faux

Iris : Pour finir, quelques idées reçues à passer au crible, si vous le voulez bien.
  • « Les cartes annoncent la mort. » Faux. L’Arcane sans nom, la lame XIII du tarot, parle de fin d’étape et de transformation. Une carte ne peut pas prédire un décès, et une cartomancienne honnête ne le prétend jamais.
  • « Il faut avoir un don pour lire les cartes. » Faux. Il faut de la curiosité, de la patience et un peu de méthode. C’est un apprentissage, comme une langue.
  • « Une lame est bonne ou mauvaise. » Faux. Chaque lame a des nuances : la Maison Dieu peut annoncer une rupture, mais aussi une libération. Tout dépend de la place et des voisines.
  • « Une bonne cartomancienne prédit avec certitude. » Faux. Une bonne cartomancienne dit ce qu’elle voit, propose des pistes, et rappelle que la décision vous appartient.
  • « Plus la séance est chère, plus elle est fiable. » Faux. Le prix n’a aucun rapport avec la qualité, et toute pression pour payer davantage est un signal d’alerte.
  • « Il faut absolument croire aux cartes pour qu’elles servent. » Faux. On peut les utiliser comme support de réflexion sans y voir une prédiction, et c’est sans doute la posture la plus saine.

Les trois choses à retenir

  1. Les cartes ne prédisent pas, elles aident à réfléchir. Une lecture honnête ouvre une question, elle ne délivre pas un verdict.
  2. Les limites protègent. Pas de décès annoncé, pas de diagnostic, pas de pression pour payer, et le droit d’arrêter à tout moment.
  3. La pratique demande du temps. Un seul jeu, un carnet, des tirages courts : c’est ainsi que l’on apprend, avec humilité, à lire les images et à s’écouter.

Questions fréquentes

Il n'existe pas de diplôme reconnu pour cette activité. On se forme en lisant, en pratiquant longuement sur soi et sur ses proches, en tenant un carnet de tirages et en échangeant avec d'autres passionnés. Solange Méricourt insiste sur la durée : l'apprentissage ne s'arrête jamais.

La cartomancie désigne la lecture par les cartes en général, y compris avec un jeu de 32 cartes. La tarologie se rapporte plus précisément à l'interprétation du tarot, qui compte 78 lames. Dans la pratique, beaucoup de personnes passent de l'une à l'autre.

Non. Une pratique honnête s'interdit de prédire un décès ou un diagnostic, car aucune carte ne peut le faire. En cas de question de santé, il faut consulter un médecin, et l'on garde toujours le droit d'interrompre une séance.

Méfiez-vous des promesses de résultat, des annonces alarmistes, des pressions pour payer davantage ou des propositions de « levée de sort » payantes. En cas de doute, vous pouvez effectuer un signalement sur SignalConso, et la loi sanctionne l'abus de faiblesse.

Non. Beaucoup de personnes utilisent les cartes comme un support pour mettre des mots sur une situation, sans y voir une prédiction. La démarche reste utile tant que l'on garde son esprit critique et sa liberté de décision.

Cela dépend du support : 32 cartes pour le jeu classique, 78 pour le tarot, 61 pour l'oracle Gé, 53 pour l'oracle de Belline. Solange Méricourt conseille de choisir un seul jeu au début et de s'y tenir plusieurs mois.

Iris Vallon dirige la rédaction d'Au fil du destin. Elle s'intéresse à l'histoire et à la symbolique des arts divinatoires, et tient à ce que chaque article dise aussi ce que ces pratiques ne peuvent pas faire. En savoir plus sur la rédaction.